D'ar Sadorn daouzek a viz Gwengolo 2015.

Demat d'an holl,

 

Cet article pour présenter la première partie des mémoires d'un homme simple, autodidacte: Guillaume Queffelec

Beaucoup ont tenté d'écrire leurs mémoires, peu y sont parvenu.

Son écriture est sobre, simple. Guillaume s'est voulu objectif, pas de critique partisane.

 

Ce document est d'autant plus inespéré que son créateur est décédé sans le faire connaître, et qu'il a failli disparaître dans le nettoyage de sa maison qu'il avait quitté bien des années avant son décès pour une maison de retraite.

C'est sa belle fille qui a sauvé in extremis les manuscrits de Guillaume Queffelec en ayant la curiosité d'ouvrir un cartable d'écolier juste avant qu'il ne soit jeté, et en ayant un réel respect pour ce beau-père qu'elle aimait, pour prendre le temps de lire ses écrits, de les comprendre et de les retranscrire pour nous.

Un grand, un énorme merci à Babette AUCLAIR et à Guy Queffelec son époux, fils de Guillaume Queffelec et de Jeanne PARADIS.

Bretagne juin 2013 358

 

 

Voici donc un témoignage d'une grande rareté.

 

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Lignée patri-linéaire:

Légende: ° = naissance, x = mariage, + = décès, # = date approximative

 

Guy Queffelec x Bernadette AUCLAIR (° 17/3/1939 à Argenteuil, x 3/8/1963 à Neuilly le Réal, Allier) d'où 2 enfants, fils de:

Guillaume Yves Queffelec x Jeanne PARADIS (° 1/12/1912 à Paris 14ème, x 27/2/1937 à Vanvres Malakoff, + Guillaume 7/12/2007 à Lesparre-Médoc, Gironde, + Jeanne 27/2/2013 à Lesparre-Médoc, Gironde. Guillaume fut serrurier, mécanicien dentiste, charcutier puis travailla à la SNCF au dépot de MontrougeChâtillon) d'où 3 enfants, fils de:  

Guillaume Queffelec x Emma Estelle PELLETIER (° 18/9/1876 à Quemeneven Pennevet Laurent, x 13/8/1903 à Paris 14ème, * 19/2/1926 TC Seine, + Guillaume 7/3/1941 à Savigny sur Orge Essonne, + Emma 15/12/1953 à Savenay Loire Atlantique, lui jardinier champignonniste à Wissous) d'où 5 enfants, fils de:

Jean-Louis Queffelec x Jeanne KERVENNIC (° 18/4/1841 à Quemeneven Penevet Laurent, x 12/1/1863 à Quemeneven, + Jean Louis 2/3/1926 à Quemeneven K/iequel, Jeanne 13/5/1887 à Quemeneven, lui carrier) d'où 5 enfants, fils de:

Yves Le Queffelec x Jeanne GUINVARCH (° 11/5/1788 à Plogonnec Moulin de Bonescat, x 6/5/1824 à Quemeneven, + Yves 21/2/1848 à Plogonnec, + Jeanne 13/4/1867 à Plogonnec K/goff, lui meunier) d'où 1 enfant, fils de:

Hervé Le Queffelec x Catherine KERAVAL (° 18/6/1757 à Plomodiern, x 29/1/1782 Plogonnec, + Hervé 20 nivôse an III à Plogonnec, + Catherine 17 Floréal an VIII à Plogonnec, les deux meuniers au moulin de Bonescat) d'où 4 enfants, fils de:

Maurice Le Queffelec x Marie MARCHADOUR (° 10/3/1782 à Dineault Le Guilly, x 16/2/1756 à Dineault, + Maurice 27/2/1786 à Plogonnec moulin de Bonescat, + Marie 21 Nivôse an V à Plogonnec creach crichen, meuniers) d'où 7 enfants, fils de:

Sébastien Le Queffelec x Marie BEURIER (° # 1693 au Faou, x 20/6/1718 à Rosnoën, + Sébastien 27/3/1740 à Dineault Le Guilly, + Marie 25/2/1776 à Dineault Ty Nevez) d'où 10 enfants, fils de:

Jean Le Queffelec x Catherine SINER (° 5/2/1653 au Faou, x # 1677 au Faou, + Jean 26/8/1706 au Faou Rosanlus Rosnohen, + Catherine 29/3/1733 à Rosnoën Rosanlus) d'où 10 enfants, fils de:

Hervé Le Queffelec x Jeanne DUAULT (° # 1625 au Faou, x # 1650 au Faou, + Hervé 4/5/1688 au Faou K/menguy, Jeanne 19/4/1676 au Faou Rungourlay), d'où 8 enfants, fils de:

? x ?

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SOUVENIRS

de

Guillaume QUEFFELEC

dit : 

« PAPY CAILLOU»

Recueillis en juin 2014 par Babette QUEFFELEC AUCLAIR

                                                   

                                                                                Guillaume Queffelec et Jeanne Paradis 1937

   

                                        

Guillaume et Jeanne  Queffelec

Mariage le 27 février 1937

Vanves (Hauts-de-Seine)

                                                

  

 

 

                                                                                    Guillaume Queffelec et Jeanne Paradis 2007

 

Guillaume et Jeanne  Queffelec

Maison de retraite année 2007

Gaillan-en Médoc (Gironde)

 

 

 

BIOGRAPHIE

 

Alors que sa mère effectue un voyage à Paris, le petit Guillaume QUEFFELEC naît le 1er décembre 1912, dans une clinique du 14ème arrondissement de la capitale.                                                            

Il est le dernier d’une fratrie de cinq enfants.

A Quémeneven, petit village du Finistère, où il est élevé par sa mère et surtout par l’une de ses tantes, il ne parle pratiquement que la langue bretonne.

A quatorze ans, il monte à Paris pour exercer divers métiers, tels que serrurier, mécanicien dentiste, charcutier… avant d’entrer à la SNCF. Il y travaillera jusqu’à l’âge de cinquante-quatre ans.

Avec son épouse, il quitte alors sa bonne ville de Montrouge, pour s’établir dans le Médoc, où il coulera paisiblement de  longues années de retraite.

Inventif, bricoleur, doté d’une excellente mémoire, c’est un parfait autodidacte. Tout au long de sa vie, il n’aura de cesse d’enrichir ses connaissances par ses lectures ou en visionnant des documents concernant les Arts, l’Histoire, l’Astronomie, les Sciences, les biographies d’hommes illustres…etc.

A quatre-vingt-quinze ans passés, ‘‘Papy Caillou’’ s’éteint à la maison de retraite de Gaillan-Lesparre, le 07décembre 2007, laissant à ses trois enfants et leurs descendants, ces quelques pages de souvenirs.

 

PRÉFACE

 

En  espérant que tous ceux qui liront ces quelques pages de mémoire de Guillaume Queffelec prennent autant de plaisir que j’en ai eu à les retranscrire.

Tout comme moi, auront-ils, sans doute, l’heureuse surprise d’y entrevoir, à travers les anecdotes personnelles mêlées à sa narration de la Grande Histoire, des qualités humaines que notre ‘‘Papy Caillou’’ s’amusait volontiers à dissimuler…

En tant que belle-fille, je le remercie de nous avoir  laissé ces quelques souvenirs à partager, même s’ils ne sont pas toujours gais, étant donné les circonstances de l’époque ; le devoir de mémoire est si important pour les futures générations.

Je vous souhaite bonne lecture,

Avec toute mon affection.

 

                                              Babette Queffelec Auclair

 

 

CHAPÎTRES

                                                                                                                                

*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*

 

-    1. Jules Verne

-    2. La Fatalité

-    3. Agila Pensée

-    4. La Peur

-    5. La Guerre de 39-45

-    6. La Libération de Paris

-    7. L’insurrection

-    8. Anecdotes

-    9. Fantômes et Mystères

JULES VERNE

 

Toujours, les œuvres de Jules Verne m’ont passionné.

Quelquefois, j’ai été ridiculisé : de lire ses livres, on me faisait remarquer que c’était de la littérature pour les gosses.

Je ne me vexais pas pour autant.

Étant donné que Jules Verne est immortel, que ses aventures et ses théories sont toujours valables, en somme, à peu près tout ce que j’ai vu ou entendu de curieux, me révèle toutes ces choses.

Il y a seulement quelques jours, je voyais à la télévision « Les chercheurs de quartz ». Immédiatement, j’ai pensé à « L’étoile du sud », les chercheurs de diamants, leur vie misérable, je la retrouvais dans les chercheurs de quartz.

Sur cette terre, c’est l’éternel cycle : tous les jours, c’est la fin et tous les jours, c’est aussi le commencement d’une vie.

Pourquoi quelqu’un ne continuerait-il pas d’écrire, dans le genre de Jules Verne, des romans qui passionneraient ceux qui aiment l’aventure.

Si vous le permettez, je vais essayer, même s’il est certain que je ne parviendrai jamais à la hauteur de ce «Grand Précurseur»

 

 

LA FATALITÉ

 

Destinée inévitable ou hasard malheureux …

Pendant que nous vivons paisiblement, des éléments, des gens travaillent pour nous, ou contre nous. Ne nous inquiétons pas d’un calme relatif : on s’occupe de nous à chaque seconde. On nous prépare du bon…et le plus souvent du mauvais.

Personne n’est à l’abri du destin.

On pourrait, en cherchant bien, connaître à peu près son destin, le plus souvent, mathématiquement, en commençant par la date de naissance, le jour, l’heure, la lettre de l’alphabet du nom. Il est certain que si votre lettre dépasse la neuvième, vous êtes sûr de perdre des avantages toute votre vie.

En ce qui me concerne, le fait d’être né un 1er décembre et d’avoir la 19ème lettre de l’alphabet, j’ai perdu beaucoup d’avantages :

Né un 1er décembre, je suis parti au service militaire six mois après mes copains, le contingent s’arrêtant au 30 novembre. J’ai eu l’honneur de faire, à cause de cela, trois mois de rabiot, sans compter la guerre.

Donc, en prenant tout ceci au départ, on peut facilement découvrir le destin. Il faut aussi établir l’arbre généalogique de la famille : le père, la mère, les frères, les sœurs, les grands-parents, les oncles, les tantes, etc. ce qu’ils font. La perte d’un père, d’une mère ou un divorce ont des conséquences graves sur la destinée d’un jeune, inévitablement. J’ai vu suffisamment de cas dans ma vie. La vie d’un individu dépend de tout cela et ce sera ainsi, tant qu’il y aura des lois et que la terre tournera.

Le premier fléau, c’est la maladie, la mort.

Le deuxième, la faim.

Le troisième, le froid.

Le quatrième, la soif.

Le cinquième, l’argent.

AGILA PENSÉE

 

 

L’aventure ne s’achète pas. On vit l’aventure, on vit son destin. 

Quand j’étais jeune, il m’arrivait de penser, comme ceux de mon âge qui disaient : « je vais m’engager », je connaîtrai l’aventure, je verrai du pays, ça, c’est la vie rêvée.

Ce n’est pas dans le travail, d’être séquestré toute une journée,  des semaines et des mois dans une usine, qu’on connaît la vie…

Donc, à dix-sept ans, comme beaucoup d’autres, je fis une demande d’engagement dans la Marine.

Déjà, au début, les choses se compliquaient : ma mère étant divorcée et mon père déchu de ses droits, il fallait un extrait d’acte de divorce, ce qui dura plus d’un mois.

Pendant ce temps, j’étais en caserne en instance, au 137 R.I. à Quimper. J’étais en « civil » et je pouvais rentrer et sortir librement de la caserne aux heures autorisées. A partir de ce moment, j’ai eu un aperçu de la vie militaire. Je me suis rendu compte que cette vie, ce n’était pas la liberté tant désirée.

Le matin, à cinq heures, les fantassins partaient en marche, harnachés comme des bêtes de somme. Ils rentraient vers 10h30, éreintés. L’après-midi, c’était autre chose : soit des revues, soit le tir, qui était encore à quelques kilomètres de là. La discipline était rude.

Moi qui n’avais pas le caractère à obéir, cela me comprimait le cœur. Je pensais : « Bon Dieu, ça ne me convient pas du tout, il faut que je trouve autre chose… ».

Quand j’ai appris que mes papiers étaient complets, que je n’avais plus qu’à signer, j’ai repris mon sac et j’ai disparu discrètement de la caserne pour ne jamais revenir.

C’était mon destin. J’ai eu la chance que cet engagement ne se soit pas fait en quelques jours…

Mais voilà, sans travail, sans argent, j’avais l’estomac creux. Il m’est arrivé de rester plusieurs jours sans manger.

Quand je pouvais, je dormais dans la nature.

J’avais quelques parents dans les environs, mais aucun ne m’offrait à manger :

« J’étais un fainéant, je n’avais qu’à travailler ».

On m’acceptait pour travailler dans les fermes, sans salaire, uniquement pour ma nourriture. J’étais trop jeune et puis, au point de vue « rendement » : zéro ! J’étais trop maigre, j’avais l’apparence d’un « crevard », comme ils disaient.

 

Pourtant, il a bien fallu que j’accepte ce travail ingrat. Je ne dirai pas les misères qu’ils m’ont faites, vous ne me croiriez pas. Mais autant vous dire que mes stages n’étaient pas longs, au maximum, trois ou quatre semaines.

 

A l’époque, on profitait bien des jeunes, même en atelier, on n’était pas suffisamment payé pour vivre. Je pouvais manger un petit repas par jour, c’était tout. Mais par contre, le travail, c’était neuf à dix heures par jour. Il  fallait faire du rendement et il n’y a avait pas la « convention collective ».

 

Maintenant, il y a des syndicats qui protègent les salariés et il existe des lois. Espérons qu’elles seront maintenues, que les travailleurs combattront toujours pour cela et aussi pour faire aboutir toutes les autres revendications.

 

 

 

 

LA PEUR

La peur, du latin : pavor, détermine un sentiment d’inquiétude et de crainte. La peur est un élément indispensable de notre sécurité.                       

Elle engendre la méfiance et la fatalité, mais le plus souvent, on l’utilise dans le mystère, dans le pressentiment. La peur est fébrile, fragile.                                                     

Quand on est enfant, on dissipe la peur en se couvrant la tête d’un drap. Ainsi, on a une  impression de sécurité. L’aveugle, qui est constamment dans la nuit, a peur, lui aussi et ce n’est pas du « noir », mais des choses et des êtres qui l’entourent. Lui aussi, la peur veille à sa sécurité, qui est beaucoup plus étendue que la nôtre.                                                                

Pourquoi a-t’on plus peur la nuit que le jour ? En principe, on a peur, seul. Si on a un être vivant avec soi, c’est différent. Ce n’est pas que cet être va vous défendre, non, mais c’est un témoin de la vie. Je connais des gens qui prétendent ne pas avoir peur la nuit, pourtant, ils prétexteront un  motif pour ne pas sortir le soir, mais le matin, à quatre ou cinq heures, ils partiront à la chasse, sans faire d’objection. Ils n’ont pas peur, ils n’y pensent même pas et pas du fait qu’ils aient un fusil !                                      

Beaucoup de gens vont au travail le matin. Le matin : c’est un jour nouveau, la vie recommence, on est reposé. Le soir, après vingt et une  heures, c’est différent : notre corps se restreint, la fraîcheur agit sur notre tempérament, on marche vite, on a hâte d’arriver, on rentre, on ferme la porte, c’est fini, la peur est dissipée ; mais au bout d’un moment, cela recommence, c’est la fatigue de la journée. Il faut dormir, ce qui n’est pas facile. Il faut que les cellules se régénèrent et si les angoisses persistent, c’est que vous ne dormez pas. Une personne reposée n’a plus peur pour un rien.   Mais il n’existe pas d’êtres qui n’ont jamais peur et s’ils ne la sentent pas avant, ils la ressentent après. Il y a tout un monde pour nous faire peur. J’ai connu des gens qui supportaient des blessures graves et qui ne fermaient pas l’œil de la nuit parce qu’ils avaient un petit bouton quelque part : ils avaient peur d’en mourir…

Le sang froid, pour moi, n’existe pas.                                                               

La peur est un sens naturel qui réveille la prudence.                                                                                                                                       

La nuit, seul, dehors, à la campagne, par beau temps, avec un ciel étoilé, on ne devrait pas avoir peur…  On entend les rossignols de nuit, les cricris et les criquets qui déclenchent une véritable sonnerie. Mais voilà que tout est troublé par le cri des chouettes et des hiboux. Alors, sans les voir, aussitôt, on pense aux gravures, aux contes troublants, aux sorcières représentées avec ces bêtes qui portent malheur. Les chauves souris aussi, annoncent de mauvais présages, dans d’autres pays où il n’y a pas ces oiseaux. Ils sont remplacés par d’autres animaux ou encore par des monstres en pierre. Tout cela n’est qu’imaginations et inventions d’hommes ; cependant, ces choses ont une influence sur les individus. Enfin, d’instinct, c’est naturel : tout le monde a peur. Il y a des tas de phénomènes qui jouent dans cette affaire. Souvent, la santé de la personne est en rapport et en dépend.  Si on court très vite, on a  moins peur, on a l’impression d’échapper au danger. Pourquoi aurait-on peur la nuit, dans un cimetière ? Alors que le jour, on s’y promène tranquillement avec piété… mais on n’oserait s’y attarder la nuit. Les châteaux hantés, jamais personne n’a pu voir ou entendre ces choses-là ! Ce sont toujours les légendes entretenues par les livres, le cinéma, etc.                                                                                             

Très jeune, j’ai eu un accident à la tête : quand je me trouve seul, la nuit, à la campagne, isolé, j’ai la tête dans un étau. Ce serait la surprise spontanée de me trouver en face de quelque chose d’imprévu.                             

Quand je rentre dans ma maison isolée, en pleine nature, j’ai l’impression de rentrer dans un tombeau gigantesque, comme autrefois, les tombeaux des rois pharaons ou hindous. Dans le silence, je crois entrer en communication avec l’Au-delà, mais une fois reposé, c’est fini, je ne pense plus à cela et bien davantage au travail quotidien. Ce que j’ai vu et entendu, je ne peux le prouver car, comme par hasard, j’étais seul. Si le phénomène était vrai, il se manifesterait à nouveau et devant témoin.                                               

Tout cela n’est que pure imagination ou mystification, ce qui veut dire : abuser de la crédulité de quelqu’un pour s’amuser à ses dépens.

 

 

 

 

 

 LA GUERRE DE 39-45

Le Français me paraît assez naïf de nature ; il réagit après.

J’en ai eu la preuve pendant les années de guerre, aux alertes :

« Il » n’allait aux abris que si son quartier avait déjà subi un bombardement. Il ne se rendait pas compte que les bombes anglaises étaient aussi meurtrières que les bombes allemandes. Quand il y avait un bombardement de jour, c’était un véritable spectacle de plein air. Je vous dirai même que moi-même, j’y ai assisté quelquefois. J’ai vu chez moi, dans la cité, une jeune femme s’asseoir sur le toit, au sixième étage, pour mieux voir.

Un dimanche, les Anglais bombardaient les usines Citroën. Ce jour-là, beaucoup de personnes ont trouvé la mort, aux abords du champ de courses d’Auteuil. Il y avait la D.C.A. allemande. Quand les Anglais ont découvert la batterie, ils l’ont bombardée et les bombes tombaient partout. Les Allemands, de toutes parts, tiraient – ils avaient des batteries de D.C.A. tout autour de Paris. Les bombardiers anglais tombaient en flammes. Les équipages qui descendaient en parachute étaient mitraillés dans le ciel. Il n’arrivait au sol que des déchets humains. Les éclats d’obus sifflaient et tombaient parmi nous. Les gens allaient les ramasser. Dans ma maison, un locataire qui avait assisté au spectacle, après réflexion, a voulu fermer ses persiennes. Au moment où il s’est retourné, il a pris la moitié d’un obus dans le dos. Cet obus avait éclaté à la sortie du canon. De la batterie de la gare de Montrouge, le morceau d’acier avait traversé les persiennes, le bonhomme, et était rentré dans le parquet.

A partir de 1943, quand les alertes sonnaient, les avions étaient déjà au-dessus de nos têtes. A quoi bon se sauver maintenant…

La mort, c’est le destin, c’est vrai, mais je crois tout de même qu’il ne faut pas se risquer exprès.

En 1944, il m’est arrivé une petite aventure qui aurait pu avoir raison de moi. J’étais assis dans un compartiment d’une voiture de chemin de fer en gare de Montrouge. La machine manœuvrait le train et je m’étais endormi. Quand je me suis réveillé, j’ai entendu les sirènes : « Tiens, une alerte ! » Je descends de la voiture qui devait être arrêtée depuis longtemps, quand j’aperçois au loin, une armée de civils qui venait vers moi. J’ai compris que c’était la fin de l’alerte ; mes camarades revenaient à l’atelier et je n’avais entendu que le dernier coup de la sirène, alors qu’à la fin d’une alerte, c’était sept fois. Je pensais : « je l’ai échappé belle » car ceci se passait après le débarquement et les Alliés détruisaient systématiquement le chemin de fer.

Les alertes se succédaient les unes aux autres.

A peine rentré, il fallait y retourner, soit aux abris, soit dans la nature. Cela devenait éreintant, épuisant...

 

J’aurai tout de même du regret de ne pas écrire comment on voyageait pendant l’occupation, et même après, car longtemps le problème restait le même.                                                                                                             

On pouvait mettre vingt heures pour faire, dans de mauvaises conditions, deux cents kilomètres. On ne pensait pas un instant aux risques que l’on prenait. Le maquis faisait sauter les trains, au moins toutes les semaines. On montait dans le train archi bourré. Il m’est arrivé de faire six cent kilomètres debout, sans bouger. Les voyageurs, en cours de route, descendaient et montaient, avec de l’aide, par les baies. Si vous partiez avec une envie de pisser, vous la gardiez…si vous pouviez !                      

Ceux qui avaient eu la chance d’avoir une place assise, c’était sur du bois ; la nuit, pas d’éclairage, ou seulement une ampoule bleue, qui éclairait simplement le verre de l’ampoule – on voyait l’ampoule, c’est tout – et la cigarette du fumeur.

Une fois, j’avais poussé une expédition jusqu’à Mottref. Je devais changer à Rennes et Guingamp. Je pars de Paris-Montparnasse le dimanche matin,  je  change à Rennes, j’arrive à Guingamp le lundi matin à huit heures, je demande le train pour Mottref. On me dit qu’il y en a un, deux fois par semaine, le jeudi et le samedi et rien d’autre. J’avais expédié ma bicyclette à Mottref et j’avais écrit à une dame - la mère d’une employée SNCF – lui annonçant mon voyage. L’employée, Madame Legal, m’avait dit : « Allez chez mère et là-bas, vous trouverez du ravitaillement ».         

L’endroit était à vingt kilomètres. Je me décidai à partir à pieds. Comme par hasard, il pleuvait, une pluie fine, exclusive à la Bretagne. Au bout d’une heure, j’étais trempé et mes chaussures rendaient l’âme. Je suis à peu près sûr de rentrer pieds nus à Paris. J’ai dit « vingt kms », je n’ai jamais su… En marchant bien, je suis arrivé à quinze heures passées.   

On me disait toujours : "Vous verrez, c’est à côté du moulin neuf" … Oui mais, un moulin neuf, il y en a un dans chaque commune et j’ai marché pendant sept heures !                                                                           

Dans la soirée, je vais à la gare pour chercher mon vélo.                       

On me demande : « Quand l’avez-vous expédié, dimanche ?  Eh bien, vous l’aurez peut-être jeudi…», ce qui fait que tous mes déplacements, je les ai faits à pieds. Le jeudi, jour de mon retour, je vois un employé SNCF qui roulait avec mon vélo (à plat à l’arrière). Je l’arrête. Il me dit : « Je ne vais pas loin avec ». Lui était à vélo, moi, à pieds.                    

Enfin, j’étais quitte pour le réexpédier.                                                                                 

J’avais rapporté du beurre et des œufs. Je priais Dieu pour ne pas tomber sur le contrôle économique jusqu’à mon retour à Montrouge.                                    

En Bretagne, j’avais trouvé des chemins si boueux que j’en avais jusqu’aux genoux. Mon pantalon, retroussé au-dessus des genoux, avait de la boue. Dans la nuit, avec les gens du petit village, nous étions allés dans un moulin à eau pour avoir de la farine.                                                     

Je n’ai pas demandé si c’était le « moulin neuf », j’en avais une indigestion !            

La première nuit, en dormant, je marchais toujours. Notre estomac pourra dire qu’il nous a fait marcher. Comme dans la fable, « les Membres de l’Estomac », notre vie aura été pour lui.

La femme prépare le repas. Après, c’est la vaisselle. Après, un autre repas, et toujours, elle répète les mêmes gestes rituels.                       

En plus, il y a le souci du porte-monnaie.

Ma femme m’a dit bien des fois : « Heureusement que le Bon Dieu a fait la nuit : quand on dort, on oublie un peu … et le lendemain, on recommence ».                                                                                                   

Enfin, dans tout cela, heureusement, il y a la joie de vivre et la joie d’aimer. 

Le lendemain, à la Poste de Mottref, j’étais parmi les Allemands qui parlaient leur langue et les Bretons qui parlaient la leur. Celui qui n’aurait  compris ni l’une ni l’autre, aurait pensé « Nous sommes en Allemagne », tellement cela paraissait être la même chose : tout le monde disait « ia ». Dans ce patelin, il ne se passait rien, donc, les Bretons et les Allemands vivaient tranquilles, tandis qu’à Guingamp, j’avais appris que les Allemands avaient pris et fusillé des maquisards et les avaient traînés derrière leurs camions, attachés par les pieds. Leurs corps traînaient sur les pavés des rues. C’était à titre d’exemple.

En cours de route, dans le train, à l’aller, j’avais fait connaissance d’un jeune homme qui était réfractaire au travail obligatoire en Allemagne.

Il me confia : « Je vais rejoindre le maquis breton pour ne pas aller en Allemagne ».

Je lui dis : « Tu es bien imprudent de me confier cela sans me connaître. Si tu es aussi bavard, tu vas être pris avant d’arriver au maquis. »

Il est descendu à Guingamp. J’ai pensé à lui, à la tête qu’il a dû faire en apprenant cela.

Pendant l’occupation, j’ai souvent entendu des confidences dans les trains ; certains même ne se gênaient pas de les gueuler tout haut.

Ceci me rappelle qu’un jour, je partais à Saint-Piat et à la gare Montparnasse, je prenais place à côté d’une jeune femme bien. Elle me dit : « Monsieur, voulez-vous garder ma place, s.v.p. ? »

Elle descendit sur le quai et lisait un roman. Au départ, elle reprit sa place en me remerciant. Elle continua sa lecture. Dans le compartiment, les langues allaient ‘bon train’ (c’est le moment de le dire). La veille, il y avait eu le bombardement des usines Renault. Je crois que c’était le 3 mars 42. Les gens disaient à haute voix : « On  croyait que c’était le débarquement… de toute façon, maintenant, ce ne sera pas long : Les Anglais viennent  de prouver qu’ils ont la maîtrise de l’air. Les « haricots verts » sont foutus (c’était le surnom des Allemands) » et ils continuaient à maudire les ennemis. Après avoir dépassé Trappes, la jeune femme, à  côté de moi, quitta sa gabardine. Quelle ne fût pas notre stupéfaction …          

Elle portait un beau brassard rouge à croix gammée. Cela avait fait l’effet d’une bombe. Tout le monde est devenu muet ! En principe, les Allemands voyageaient ensemble, dans des compartiments réservés.                     

Enfin, cette jeune femme était probablement française.                                                                    

Parmi nous, plus tard, au cours de mes déplacements, j’a vu arrêter des voyageurs qui, sans doute, étaient tombés sur la Gestapo.                            

Ils avaient, eux, la langue trop longue.                                                                                              

Il y a une chose que je ne comprenais pas très bien : les Français n’ont jamais considéré les Allemands comme des ennemis redoutables, à part,  bien entendu, ceux qui étaient tombés dans leurs mains. Nous avions un gouvernement à nous, et pour la plupart des Français, les Allemands étaient là comme des touristes. Le gouvernement Français recevait les ordres des Fritz, oui mais, commandés par les Français, cela paraissait normal. Pourtant, en fin de compte, c’était pareil, mais déguisé.                        

Pour commander des Nègres, il n’y a rien de tel que de les faire commander par un Nègre qui a  de la poigne.                                                       

Pour moi, Laval, Debrinon, Philippe Henriot, Déat : c’étaient des négriers. Un jour, ils sont venus arrêter mon cousin Paul, qui était réfractaire pour partir en Allemagne. Il avait été engagé volontaire en 1916.

Il avait également fait la guerre de 39 comme adjudant. Les usines des « C » à Montrouge le désignèrent pour l’Allemagne. Depuis plusieurs jours, il n’allait plus chez lui, dans la crainte d’être pris. Cependant, une fois, à midi, il y alla. En montant l’escalier, il entendit des pas. Dans le doute, il s’arrêta au premier étage et fit semblant de chercher sa clef. Les deux types lui demandèrent : «  Vous connaissez un nommé Leclercq ? »              

Il répondit : « Oui, c’est à l’étage au-dessus », puis il tapa chez la voisine qu’il connaissait bien et rentra chez elle, le doigt posé sur ses lèvres.       

De là, il entendait sa femme, ma cousine, qui gueulait (étant donné qu’elle en avait une ‘grande’) : « Vous savez bien qu’il est parti chez les Fridolins ». Ils répondirent : « Soyez correcte, Madame ! »                                                         

Enfin, mon cousin a compris et, après, il est parti chez sa belle-sœur, à Landerneau, jusqu’à la fin de la guerre.

 

Comme je l’ai dit, le débarquement allié n’a pas été opéré pour nous libérer… et ceci va l’expliquer :

Pendant l’occupation, à Radio-Paris, les Allemands avaient un aboyeur français qui avait foi dans la victoire allemande, Jean Hérold Paqui. On peut dire qu’ils avaient trouvé un type qui avait une bonne diction. On peut dire aussi qu’il nous a soulés avec la propagande nazie. Quand on entend  cela pendant  trois ans, on est écœuré. Sa chronique se terminait toujours de la même façon : « L’Angleterre, comme Carthage, sera détruite au cours de l’année 44 ». Les Allemands ont eu la maladresse de lui faire gueuler, les Allemands mettent au point des armes secrètes.  Dans quelques temps, l’Angleterre, comme  Carthage (encore une fois), sera détruite. Les Anglais avaient une trouille bleue. Ils craignaient que les Allemands arrivent à mettre au point, avant les Américains, une bombe atomique. Ils savaient que les Allemands montaient des rampes de lancement, mais ils ne savaient pas pour quel engin.                   

La résistance leur avait fait savoir et les Anglais avaient photographié,  à haute altitude, quelques rampes, qui étaient toutes dirigées sur l’Angleterre.

La situation devenait très dangereuse. Elle mettait l’Angleterre en péril.

C’est seulement deux ou trois jours après le débarquement que les « V1 » et « V2 » ont commencé à tomber sur Londres. Les « V1 » étaient des engins guidés, aux départs d’avions, sans pilote, à réacteurs –genre fusées- également chargés d’explosifs. Leurs rayons d’action étaient en fonction du carburant. A bout de carburant, ils tombaient, c’était simple. Un quartier entier était démoli, incendié. Les radars anglais détectaient les « V1 » dans le ciel et donnaient les degrés. Aussitôt, les chasseurs allaient à l’encontre et les abattaient au-dessus de la Manche. Les « V1 », dans le ciel, n’avaient aucune défense. Malheureusement, sur la quantité, beaucoup passaient quand même. La chasse allemande veillait aussi, un certain temps, à la bonne marche des « V1 ». 

Après la libération de Paris, la région parisienne reçut des « V1 ». Nous avons eu la chance que les Alliés harcelaient les Allemands sans répit. Ils n’avaient pas le temps de monter les rampes, donc, les « V1 » qui tombaient sur la région parisienne provenaient des rampes de l’Est, grossièrement détournées sur Paris. La plupart des « V1 » étaient détruits dans le ciel, cela n’empêchait pas les morceaux de tomber et j’en ai vus.

Pour conclure, Jean Hérold Paqui a été fusillé au Fort de Montrouge.                          

J’ai entendu beaucoup de gens de son espèce, tombés sous les balles, le sinistre Petiot, également. Après Jean Hérold Paqui, à la radio, à sa place, on a eu Jean Paul David et maintenant, il y a Jean N. C’est un prénom prédestiné pour ce genre de travail politique à sens unique !

La vie continue.

C’est la paix, l’essentiel.

 

Les Allemands, il faut le reconnaître, sont très astucieux.                                     

Ils commençaient à fermer certaines stations de métro. Ces stations,  d’après ce que j’ai entendu dire, servaient au montage des « V1 » et des « V2 ». Il est probable que certains chefs autorisés ont pu voir, après la libération, ce qu’il y avait dedans. Le « V2 », en principe, aurait dû être une bombe réfrigérante, le froid devait descendre au froid intégral.                        

D’ailleurs, les Allemands avaient eu un terrible accident, pendant le transport par citernes, du fameux liquide ; le convoi fut mitraillé, ce qui a eu pour résultat de transformer les hommes en « solide » et la nature aussi, sur plusieurs centaines de mètres carrés.                                                          

J’ai vu une photographie de la catastrophe où la nature était morte et les hommes, noircis, étaient cassants comme du verre. Le froid ayant dû être rapide, tous y étaient passés : une véritable science-fiction.                                                

Ceci n’est qu’un cent millième de ce qui s’est passé.                              

J’ai également vu des photographies d’un déporté dans la chambre de décompression : quel martyr ! Et cela les amusait de les voir mourir les uns après les autres. Après un déporté, ils en prenaient un autre –le bétail humain ne leur coutait pas cher- c’était la rançon de la défaite.                                  

Donc, les « V2 » devaient provoquer la mort par le froid.                              

En principe, les Allemands n’étudiaient jamais quelque chose pour rien. Ils le fabriquaient et s’en servaient. Ils avaient fait les mines marines magnétiques et les mines anti-chars magnétiques.

Enfin, pour en revenir au métro, certaines stations sont restées fermées…

Et maintenant, les savants allemands sont au service des Américains, des Egyptiens et des  Russes. Avec du génie, on arrive à tout, mais l’élément principal, c’est la « Finance ».

Si j’écris ceci, ce n’est pas dans un moment de cafard ou bien pour démoraliser ceux qui me liront, bien au contraire !

Cela me rappelle un certain cauchemar que j’ai vécu.

D’y penser, je jouis mieux de la vie, de la liberté retrouvée, de manger à ma faim, de dormir dans un lit, de faire ce que je veux, car, voyez-vous, certains Français ont oublié cela trop vite.

Moi, j’éprouve un bien-être dans la paix et si j’ai quelques difficultés, je sais qu’elles ne seront que passagères.

Pour conserver la paix, il faut être prudent, ne pas être trop exigeant car la paix est un « être » fragile, qu’il faut protéger de toutes ses forces.

La violence est insensée.                                                                                    

La violence conduit au crime.

La violence, c’est la mort.

 

 

 

 

 

Une chose abominable m’a bouleversé dans cette guerre 

 

C’est à propos du débarquement en Normandie. Qui prouve la nécessité du carnage ? On peut l’assimiler à la bataille de Waterloo qui avait fait, en seulement quelques heures d’ailleurs, des milliers de morts.                                                           

Les Américains ont failli être rejetés à la mer, ou bien tués, ou capturés à Domfront.                                                                                                     

Comment est-il possible ? Une opération d’une telle importance, qui avait été étudiée et préparée en Angleterre pendant deux ans !                                  

Les soldats entraînés étaient saturés : ce débarquement ne se ferait donc jamais…                                                                                                      

On a eu parmi nous, un soldat du Jour  « J ». Il a fait tellement de débarquement en exercices en Angleterre, que lorsqu’il s’est trouvé en France, il ne l’a cru qu’en voyant ses camarades morts.                                         

Ce qui m’a paru si anormal, c’est d’avoir débarqué des soldats avec si peu de protection. « Vous êtes sur les plages, démerdez-vous ! ».                     

S’il n’y avait eu que des corps à corps avec les Fritz, cela aurait paru moins stupide … mais débarquer des types sous la mitraille, dont les corps roulaient au sol, par la puissance du feu… Inadmissible !                                                   

Les Allemands, eux, étaient dans des casemates, sous des tourelles blindées. Il fallait les sortir de là, ou les brûler aux lances flammes.                                                                                  

Le débarquement a réussi : quelle boucherie !                                               

Au moins cinquante mille morts pour rien.                                                                                        

Une consolation : un général posait la question au général américain commandant du Jour « J » : Mon général, combien aurons-nous de pertes ? « Ne vous en faîtes pas, les Allemands en auront bien davantage » lui répondit-il.

On a trouvé des soldats qui avaient, paraît-il, dix kilos de balles dans le corps. Par curiosité, on avait dû peser les corps. La statistique avait déterminé le pourcentage des pertes, donc, il était inutile se revenir là-dessus, de chercher à les éviter. Exactement comme les Commandos de Dieppe et de Saint-Nazaire, ils étaient sacrifiés d’avance. 

Comment se chauffer ?

 

Si on s’est débattu pour l’estomac, on s’est également débattu pour le chauffage : on a commencé par arracher, dans la nuit, les clôtures mal fixées des propriétés, puis, ramasser les bois morts dans les forêts d’État, s’attaquer aux arbres verts – les petits d’abord et ensuite les gros –            

En fin de compte, en 1944-45, toutes les forêts à proximité des grandes agglomérations étaient rasées.

Le vol était entré dans les mœurs. Hélas, beaucoup ont payé de leurs vies pour des choses qui, maintenant, nous feraient plutôt rire.                     

Se faire tuer pour un chou ! C’est cependant ce qui est arrivé à Cormeilles :                                                                                          

Une maraîchère a donné un coup de fourche dans le dos d’un type qui se sauvait. Une dent lui a piqué le cœur… Elle ne voulait certainement pas sa mort ! J’ai connu des gens qui ont fait deux ans de prison pour avoir volé un kilo de charbon, oui mais, il y a un dicton, me direz-vous : « Qui vole un œuf,  vole un bœuf ». La loi, c’est la loi. « Les lois, c’est comme les habits, elles gênent mais elles protègent » (Victor Hugo). Seulement, pendant la guerre, il y avait des gens de la justice qui s’en servaient à plaisir. Les tribunaux ne s’occupaient point si des gens mourraient de froid et de faim. D’abord parce que ces messieurs, eux-mêmes, ne manquaient de rien.  Un de mes compagnons, qui avait volé un kilo de charbon, a été contraint d’en payer trois tonnes… et encore, on lui a précisé que son affaire s’arrêtait là parce qu’il avait de bons états de services. Évidemment, cela était préférable à la prison ou bien d’être désigné pour aller travailler en Allemagne, mais comme je l’ai déjà dit : « Pas de circonstances atténuantes ». Certains chefs étaient tout à fait heureux d’agir de cette façon et dans le contexte où nous vivions, il leur était facile d’avoir de l’autorité. C’étaient des menaces continuelles : « C’est à choisir ou bien vous allez partir en Allemagne ! ». D’autres, encore plus faux-jetons, ne disaient rien et vous désignaient d’office. Enfin, cette façon de faire leur a quand même causé des ennuis à la Libération !                 

Un de mes amis a fait dix-huit mois de prison à Melun. Il avait été condamné à deux ans. Une chance, la Libération est arrivée au bout de dix-huit mois et il a été libéré, sinon, il serait mort avant le bout de ses deux ans. Il m’a dit : « C’est incroyable ce que les gardiens nous en ont fait baver ». Ils leur présentaient leur ration : trois cigarettes par semaine (une fois signée, ils ne leur en laissaient qu’une). Ils leur présentaient cent grammes d’haricots secs, une fois le papier signé, ils les reprenaient. On a mangé des rutabagas, des betteraves fourragères. Il m’a dit : « La faim me dévorait comme un cancer, en dix-huit mois, j’ai maigri de vingt-cinq kilos. Revenu chez lui, une véritable comédie a commencé :                               

Pas de pain au chien, rien pour les poules ; il mangeait tout, propre ou impropre. Il a fini par être rassasié, mais après cela, sa mentalité a changé. Il est devenu insociable.

Dans les prisons, il n’était pas question de chauffage, puisque les hôpitaux n’en avaient pas, même pas en chirurgie ! La faim, le froid étaient les spectres de la mort. Même en Allemagne, la famine se faisait sentir...

 Avec les bombardements systématiques, ce n’étaient plus avec trois cents avions qu’ils agissaient, mais avec mille avions à la fois. Les bombes aussi augmentaient de poids. De deux cent kilos, elles étaient passées à une tonne.  

Hitler essayait de regonfler son armée :                                                        

Tous les ’’permissionnaires’’ - façon de parler, plutôt des rescapés de la mort, blessés ou mutilés qui étaient rapatriés - recevaient un kilo de haricots, une livre de riz, une livre de sucre et un paquet de cigarettes, en supplément de leurs droits pour passer une agréable permission chez eux.

Ceci est authentique : « offert par le Führer, Adolph Hitler ».

Cela annonçait la fin de l’aigle de Berchtesgaden.

Le colosse aux pieds d’argile s’écroulait.

 

 

La caractéristique allemande durant la guerre

Rappelez-vous qu’un élève officier-allemand n’obtenait seulement son grade, que s’il avait au moins un coup de sabre à la figure, mais à la dernière guerre, le coup de sabre était périmé. Les officiers SS devaient au moins savoir arracher un œil à un homme, de sang froid. Ils étaient sortis de l’école du crime, avec des affinités monstrueuses. Ils avaient appris les tortures du Moyen âge et ils les ont pratiquées.                        

A quoi bon revenir là-dessus, me direz-vous ?                                                       

C’est tout de même une race de guerriers.                                           

« Ils » nous ont fait trois guerres en soixante-dix ans.                                                                               

Mon père, mon grand-père ont fait ces guerres.                                                                                                           

Je me souviens, en 1933, quand Hitler a pris le pouvoir, un vieux commerçant belge me fit cette réflexion: « Si cet homme prend le pouvoir complètement, dans cinq ou six ans, il nous fera la guerre, l’Allemand est comme ça ».                                                                                                   

Je pensais : « les vieux, ils déraillent », mais au bout de quelques mois... je subissais le premier coup d’envoi, en parlant sportivement : l’occupation de la Rhénanie - la zone démilitarisée, entre la France et l’Allemagne -  consignée dans le Traité de Versailles.                                                         

Sans crier gare, un matin, à l’aube, Hitler occupait la Rhénanie.                

On a mobilisé, discuté et puis l’affaire fut classée.                                                                                                             

Ce fut le premier succès d’Adolf.                                                         

Les signataires du Traité de Versailles n’ont jamais été d’accord ensemble pour intervenir. A chaque coup de main d’Hitler, c’était la même chose : ce dictateur était anti communiste, c’était le principal.

Enfin, à cause de ce démon, je subissais les contrecoups.                                       

A vingt-neufs jours d’être libéré du service militaire, je fus maintenu sous les drapeaux pour un temps indéterminé et envoyé faire des tranchées antichars à la frontière.                                                                                                              

Hitler faisait assassiner le président Dollfuss et annexait l’Autriche à l’Allemagne.

 

 

On arrive à la mi-temps !

Première mobilisation générale en 1938

Me revoilà de nouveau en uniforme, pour le couloir de Dantzig et l’annexion de la Tchécoslovaquie à l’Allemagne. C’est fini, Hitler ne demandera plus rien : « Rentrez chez vous ! ».

Faut-il, tout de même, que les chefs d’états soient naïfs !                                         

Ils disaient : « On ne peut pas faire la guerre à cette pauvre Allemagne qui est trop petite pour sa population et qui est pleine de bons sentiments… » Le général Willemine inspecte l’armée allemande avec Goering. Il y a des photographies dans tous les journaux.                                                               

« Alors, maintenant, vous êtes nos invités, vous viendrez voir nos Grandes Manœuvres, chez nous, dans les Vosges, en Alsace et dans les Ardennes. Nous voulons de bonnes relations avec vous, vous êtes des amis ».

Dans ma profession, j’ai vu, pendant trois ans, à partir de janvier 1937, des trains entiers de minerai pour l’Allemagne, à destination de Stuttgart, Solingen, Essen… et j’en passe. Au moins, eux, ils en faisaient des canons, des bombes, des obus qu’ils nous ont balancés dessus et récupérés – moins les morceaux qui étaient dans les corps des Morts –                                     

A la mobilisation générale, il y avait encore, à la gare de triage du Val Notre-Dame, des wagons de minerai pour l’Allemagne.                                   

Hitler disait :   «  Il nous faut davantage de canons que de beurre ».      

Au moins, cela était vrai, il l’a prouvé.

Pendant que l’Allemagne se préparait à la guerre, qu’est-ce que nous, Français, nous faisions ? Des grèves, de la politique, des manifestations, des contre-manifestations. Les gouvernements sautaient, se succédaient. Pire, ils disaient : « Ce que l’Allemagne prépare, on le sait, mais on s’en fout ! ».

Cette négligence, on l’a payée chèrement.

Que va-t-on penser de moi ?

Que je cherche à entretenir une haine contre les Allemands ?

Ce n’est pas mon idée.

Je souhaite, de tout cœur, une entente avec eux, mais attendons qu’ « Ils » prouvent leur volonté de paix.

Soyons prudents !

Pas d’exaltation exagérée.

Ils sont Allemands avant tout.

Leur point de vue, ou si vous voulez, leur symbole :

« Grands et Forts », ou encore :

« Expansion et Puissance ».

Ils ont aussi de qualités.

Ce ne sont pas des dégénérés, comme on nous le disait, en 39.             

Les Allemands diront : « On nous a contraints à la guerre, on pouvait acheter, mais rien vendre pour cela ».

Il y a eu de grosses erreurs politiques … d’ailleurs, il y en aura toujours !

On donne et on reprend.

C’est ce dernier mot qui sera la cause de tout.

 

L’habillement, pendant l’occupation

C’était simple : celui que vous aviez sur le dos ; en plus, celui que vous aviez dans votre garde-robe, pour sept ans. Les chaussures, pour le travail : on montait des vieilles tiges sur des semelles de bois ; en marchant, les clous ressortaient à l’intérieur et vous blessaient les pieds. On montait également des lanières sur des semelles, comme les sandales des moines. L’hiver, on voyait fréquemment des gens avec  les pieds nus dedans.  0n avait droit à des points de textiles, de quoi acheter un mouchoir par an ou une pelote d’ersatz pour repriser deux chaussettes. Si on avait une couverture, on faisait un manteau avec. J’avais un pantalon, je voyais la couleur de la peau de mes genoux à travers. Heureusement que j’avais eu quelques vêtements anglais, après leur départ à Saint-Nazaire, en 40. Il n’était pas question d’enterrer un mort avec du linge car j’ai l’impression qu’on  l’aurait déterré.

Les femmes sont restées quand même très élégantes. Elles se passaient du produit orange sur les jambes, cela donnait l’illusion des bas de soie. Leurs chaussures à hauts talons, c’étaient des semelles de bois. Elles claquaient, on les entendait de loin et pas de caoutchouc pour mettre dessous !                                                                                                   

Cela est tout de même incroyable, que, du moment que c’est la guerre, il n’y ait plus rien. Même les Américains n’avaient plus de caoutchouc naturel.                                                                                                 

Le cuir, je n’en ai jamais vu pendant l’occupation.                              

Celui qui avait cinq cents grammes de cuivre pouvait obtenir deux litres de vin, mais s’il avait eu du cuivre, il ne l’aurait pas donné, car, en fin de compte, c’était pour faire des balles de fusil ou des cartouches.                                               

Le Français le savait très bien que ce n’est pas du côté des « Fritz » qu’il retrouverait sa liberté.   

 

 

Faire la queue

Si l’homme travaillait dans la crainte et le ventre creux, le rôle de la femme ou de la mère n’était pas drôle. Préparer les repas avec rien, faire la lessive avec rien, garantir le linge, les vêtements : quelle désolation !  Et faire les queues à l’alimentation …

Ceci se passait en 41, seulement dans les débuts de l’occupation :  ma femme avait fait la queue un après-midi entier, avec notre gosse sur les bras, à la boucherie chevaline d’Argenteuil. Arrivée à son tour, elle avait failli perdre connaissance. Elle s’était sentie si fatiguée qu’il lui était impossible de me dire si elle avait obtenu un bifteck.                                                                                              

Huit jours après, elle avait l’impression d’avoir encore le gosse sur les bras.                                                                                                                                                                      

Il y avait un tour aussi pour les os. On affichait « de 15 à 18h : os pour les lettres A à E » par exemple. Quatre personnes pouvaient avoir deux cent grammes d’os (grattés). Il y avait du pâté de rutabagas, du pâté de poisson. On ne savait pas, au juste, ce que c’était, le poisson étant haché très fin, les arêtes, la tête, la peau, tout y était, ça se sentait sous les dents.                      

Celui qui n’avait pas d’enfant n’avait pas droit à grand chose.               

Les « J 2 » (de 12 à 18 ans) avaient droit à du lait écrémé.                      

Tout le monde avait la ligne. Certaines personnes avaient maigri de moitié.

Une fois, en faisant la queue, ma femme avait eu, grâce à une personne, quatre ou cinq pommes de terre pour faire une soupe. Une autre fois, elle s’était laissé séduire pour acheter un pot au feu de cinq cent grammes.    Elle l’avait payé si cher que le morceau qu’elle mangeait ne passait pas sa gorge. Elle n’osait pas me dire qu’elle l’avait acheté au « marché noir » et encore, c’était grâce à ma cousine Joséphine qu’elle l’avait eu.

 

Je pourrais vous raconter des choses durant des jours et des nuits

« Ils » avaient surtout le chic de vous faire faire la queue le dimanche à 17 heures. Si vous aviez à faire la queue à cette heure-là, et bien, il fallait y être à 14 ou à 15 heures, sans être sûrs d’avoir quelque chose. Surtout, n’oubliez pas un détail qui a son importance, il fallait être inscrit chez ce commerçant là. Et vous aviez intérêt à être aimable avec lui et lui dire bonjour partout où vous le rencontriez.

Oui, les femmes ont eu du mérite. Elles ont fait plus que leur devoir.     

On leur doit aussi de nous avoir retenus de faire des blagues, car l’idée de tuer nous venait souvent à l’esprit.

A quelques jours de la Libération, j’ai déterré mon révolver que j’avais caché dans mon jardin, au dépôt de Montrouge. De temps à autres, je le vérifiais ; personne ne le savait. Il était encore en bon état. L’idée m’était revenue de descendre un fritz… A quoi bon, maintenant ! J’aurais voulu être sûr de ma victime et pouvoir m’assurer : celui-là, il ne l’a pas volé ! Les cheminots allemands ? Non, car ils avaient eu l’occasion de m’envoyer en déportation : chaque fois qu’il y avait un sabotage dans l’atelier, cela s’arrangeait. J’avais été interrogé à ce sujet et si j’avais eu un doute sur mon arrestation, j’aurais disparu avant.                                                                           

A l’atelier, j’étais assisté par le chef d’établissement et par l’interprète.     – « Je n’ai rien vu, je ne sais rien ».                                                                 – « Vous êtes responsable de votre équipe ».                                                            

Encore une fois : - « Je n’ai rien vu ».                                                       

J’avoue que j’avais eu la trouille car on ne savait jamais comment cela se terminerait.                                                                                                     - « Nous allons réparer cela au plus vite » disait le patron.                                            

L’Allemand venait voir et quand il trouvait un tract contre eux, il n’était pas content. Un jour, il a giflé l’interprète alsacien qui lui lisait le tract avec des mots atténués: « Vous mentez », lui disait-il, furieux.

Une fois, le dactylo allemand faisait un rapport, en ces termes : « Ce sont tous les cheminots qu’il faudrait mettre en prison, pas un, tous ! ». Alors, pendant quelques jours, on n’accrochait plus les tracts sous son nez...

La grève générale des cheminots, côté allemand, est déclenchée.

Devant leur menace, comme je l’ai déjà dit, nous sommes restés chez nous. Certains ont pris part au combat de libération, mais, dépourvu de commandement, le Français abattait le premier Allemand qu’il apercevait et l’Allemand, le premier Français qui lui tirait dessus.                                          

J’ai aperçu, de chez moi, un officier Allemand se mettre au garde à vous…viser au pistolet et abattre deux Résistants. Après, il a sauté dans les jardins ouvriers, face au dépôt de Montrouge.           

C’était un cas isolé.

 

 

La course à l’estomac

Inutile de préciser que le rationnement est plus qu’insuffisant.

Un être humain est incapable de vivre, un certain temps, avec ce que les titres d’alimentation lui donnent droit. Les pauvres gens, dans l’incapacité de se déplacer, étaient condamnés à mort. Il fallait donc battre la campagne, et cela, pendant l’occupation et même après, car les cartes d’alimentation ont subsisté jusqu’en 1949/50 pour le sucre, le café et les matières grasses.

Voici la carte géographique de la « course pour l’estomac » :

-      La Beauce, pour les haricots et les patates, de cinq à dix kilos seulement (attention à la Douane dans les gares et le Service Économique qui vous raflait tout).

-      La Belgique, pour la chicorée et les glands moulus en guise de café.

-      La Bretagne ensuite, pour échanger le café de glands et la chicorée en poids égaux avec le beurre.

-      La Normandie, pour les œufs et le beurre, en échange de pétrole ou de carburant volés.

-      Montpellier, Béziers, pour le vin, mais seulement pour le départ des Fritz.

 

-      En ce qui me concerne, j’ai souvent pris part aux expéditions – car c’en était une expédition – je vous assure. Je vous en raconterai quelques-unes, d’abord pour vous montrer la bonne mentalité des douaniers, des gendarmes, du Contrôle Économique…Pires que les Allemands ! Ils peuvent être fiers d’avoir exécuté les ordres de Vichy avec zèle !

Ce que je vais écrire, je vous jure que c’est vrai, mais quelques récits, seulement,  car cela durerait aussi longtemps que l’occupation.

Chaque fois que je me rendais quelque part, c’était la même histoire :   le contrôle dans les gares, à l’aller et au retour, toujours par les Français !                                     

Jamais un Allemand ne m’a demandé quelque chose !

Un jour, nous partons à quatre, pour Jeumont, en Belgique. Au départ de Paris, à la gare du Nord, on apprend qu’il y avait eu un incident sur la ligne et que le train serait détourné par Soissons. (L’incident-déraillement, par la Résistance). Trente minutes de retard… Tant pis, on y va quand même. On arrive à Jeumont à 12h30. On court chercher le sel, la saccharine…etc. Nous avions acheté, tous les quatre, cinq paquets de chicorée, un kilo d’ersatz de café, deux paquets de tabac (fait avec des feuilles de betteraves). Les douaniers belges ne disaient jamais rien. C’était la douane française, en gare de Jeumont, qui saisissait.                                                  

Il y avait de la neige. Un de mes camarades a eu une semelle de bois qui s’est détachée de la tige de  sa chaussure et son pied nu touchait la neige. Il ne trouvait rien, pas une ficelle, pas un fil de fer pour attacher sa semelle à la tige. Il marchait sur le talon, la pointe du pied en l’air. Dans la campagne, un chef douanier nous tombe dessus - ces salauds avaient toujours droit au port du révolver – il nous a tout pris ! Il a mis cela dans un sac à patates, puis nous a pris notre nom par-dessus le marché et ne nous a rien laissé. Le cœur gros, nous sommes revenus à la gare de Jeumont. Je pensais : « C’est du beurre que mes gosses n’auront pas, deux mille francs de perdus, une journée de congé de foutue… »                                                                           Je suis chrétien, mais je ne pardonne pas à ceux qui m’ont fait du mal. Je leur ai souhaité un châtiment digne de leur geste.                                                                                 

J’oubliais de dire que nous avons rencontré le salaud de douanier qui ressortait d’un pavillon, où il avait déposé la marchandise volée (apparemment chez lui), avec son sac vide sous le bras. En nous revoyant, il refit le geste de nous  refouiller ; il ne nous reconnaissait plus. J’ai appris par la suite que tous les douaniers revendaient les marchandises aux commerçants de Jeumont.                                                 

C’était leur complément de salaire, à ces fonctionnaires mal payés.                                                                                                      

Autre chose nous attendait à la gare, suite à notre retard à l’arrivée. Pour le retour, nous avions manqué l’Express d’Erquelinnes et celui qui venait d’Allemagne ne s’arrêtait pas à  Jeumont. On a donc dû prendre un omnibus jusqu’à Aulnoye pour prendre, à 17h, l’Express pour Paris. Le trajet se faisant debout, à l’aller et au retour, la nuit, sans lumière, on est rentrés complètement éreintés.

Je passai mon temps à maudire, à jurer.

En 1946, j’y suis retourné avec ma femme. Les fritz étaient partis depuis longtemps, mais avaient été avantageusement remplacés par des C.R.S. Nous allions essayer d’avoir du vrai café vert à griller… Les Américains le débarquaient au port d’Anvers. Le café rentrait en Belgique et en Allemagne, c’était naturel… Les Français, eux, n’ont pas besoin de café pour les énerver ! Donc, on arrive à Jeumont et là, pas moyen de sortir de la gare. Nous sommes encadrés par les C.R.S. Contrôle d’identité : maintenant, ils recherchaient les collaborateurs qui essayaient de sortir de France et qui vivaient dans la clandestinité. Le contrôle dura deux heures et à partir de ce moment, nous avons droit de sortir… Mais qu’est-ce que je vois ? – la saisie, par les douaniers, du café acheté par des gens qui avaient dû arriver le matin ou la veille. Je dis à ma femme : « J’ai compris, inutile d’aller plus loin ! » Nos « bons Frantsouz »…                  

Quelle honte de subir des outrages pareils ! Encore un sombre dimanche !

Une autre fois, en 44, je vais à Saint-Piast et à Eurville, pour essayer d’avoir des haricots et des patates. Je rentre dans une ferme.                

Un gendarme en sortait, avec un panier à la main. Il avait des œufs, un lapin, du beurre : cela se voyait ! Il nous arrête, nous demande nos papiers et nous dit : « Je vous conseille de retourner à la gare ».                        

Lui, il s’en foutait. Avec ses fonctions, il avait tout ce qu’il voulait. J’espère que le Bon Dieu lui a mis la main dessus pour l’envoyer au purgatoire. La justice de Dieu arrive toujours, tôt ou tard. J’ai quand même rapporté cinq kilos de fayots d’une autre ferme…Il ne fallait pas désespérer !                             

Ces salauds de gendarmes et de douaniers, ils vous auraient vendus aux Fritz pour pas cher ! A Compiègne, j’ai vu un garde mobile (car c’étaient encore des garde mobiles à l’époque) frapper une femme qui avait caché un sac de blé d’environ un kilo, sous son manteau. Il n’y avait rien à dire, ni un geste à faire. Ils étaient armés et les Fridolins étaient sur le quai. Ils ont eu le beau rôle, les salopards !  Ils n’étaient pas maigres, eux ! On n’a jamais vu un maire, un curé, un gendarme, faire la queue pour avoir à manger. Dans toutes les circonstances, il y aura toujours des privilégiés. Les commerçants les livraient à domicile…                                                                                    

Eux non plus, n’étaient pas blancs : il leur fallait une couverture.  

 

L’intolérance

                                                                                                                 

En temps de guerre, il y aura toujours des gens pour profiter de la misère. L’indignation de l’arrestation des Juifs n’a pas été celle des commerçants, qui ne cachaient nullement leur joie. Ils disaient : « Ce n’est pas trop tôt qu’on les arrête » et ceux qui se penchaient sur leur sort, c’étaient, bien sûr, les pauvres gens ! Moi, je disais : « Notre tour viendra peut-être, vous devriez méditer ! »

Dans l’immeuble où ma belle-mère était concierge, au n° 13 de la rue Durantin, à Paris18ème, il y avait une famille d’ouvriers juifs -Wesborg- avec quatre ou cinq enfants. Les inspecteurs de la police française, avec, probablement, un membre de la Gestapo, sont venus les arrêter. La mère était enceinte, la fille aînée revenait de sanatorium. « On vous arrête, on vous emmène ». Le père qui était dans la cour de l’immeuble, entend les cris de désespoir. Il va chez lui et il est arrêté aussi. On les a emmenés. Les commerçants étaient heureux de voir arrêter des Juifs.                                     

Je leur disais : « Ce sont des ouvriers comme nous.                                

Les ‘‘Gros’’, ‘‘les banquiers’’, sont en Amérique ».                                                              

On les emmenés au Vélodrome d’hiver, (le Vel’ d’hiv’).                                                                                         

Après la déportation, aucun d’eux n’est revenu.                                                                                                                         

Le lendemain, un camion arrivait. Les soldats allemands ont tout pris dans l’appartement.

 

J’ajouterai quelques mots

 Si l’occupation avait duré encore un an ou deux, nous aurions subi le même sort. Les dénonciations devenaient de plus en plus fréquentes. La vie devenait irritante. Le monde en avait assez des Fritz, des Anglais, des Américains, des Français de Londres. Une bonne partie vivait dans la clandestinité, réfractaire au travail pour l’Allemagne. Certaines femmes couchaient avec les allemands pour avoir à manger. Il y avait aussi les Miliciens, qui écoutaient tout et qui faisaient arrêter des gens au moindre propos.

Là encore, mon camarade Joubert, d’Argenteuil, a été interrogé par la Gestapo. Sans se méfier, il avait donné à haute voix, le communiqué de la radio de Londres dans un café. Il a eu de la chance de ne faire partie d’aucune organisation politique. Avant la guerre, moi, je savais qu’il avait enterré un révolver d’ordonnance, dans le jardin de sa maison, à la cité d’Orgement. ‘‘Pourvu qu’il ne le trouve pas’’.                                        

Enfin, tout s’est bien passé et il a été relâché… Après, il est devenu muet.  

 

Voici deux autres histoires de ravitaillement et ce sera tout 

Je suis allé chercher à manger en Bretagne, des pommes de terre, des rutabagas, chez mon camarade de guerre, à Trégué, près de Quimper. J’ai pu avoir vingt-cinq kilos de rutabagas et un lapin. Je voulais du beurre ; lui, il n’en avait plus. Ne sachant pas que j’allais venir, il en avait donné un kilo, la veille, pour un seau en fer galvanisé.                                            

Je vais donc chercher dans les autres fermes.    « On a absolument rien à vous vendre » et aussitôt :

- « qu’avez-vous en échange ? »

- « Un kilo de carbure », que je réponds.

- « Du carbure, on en a pour dix ans ! » qu’elle me réplique.                            

Et moi : - « Madame, j’ai des enfants, vendez-moi un peu de beurre ». Réponse : - « Vous avez des enfants ? Fallait ne pas en faire ! »

Et tout en discutant, maladroitement, elle ouvre la porte du garde-manger. Toutes les planches étaient garnies d’assiettes de beurre, par livre ou par kilo.                                                                  

Je n’ai pas pu retrouver ma langue. Je suis sorti.                                                                                                                                                                                                                                      

 

Dans une autre ferme, le même jour, je sollicite du beurre. J’entends toujours le même refrain. ‘‘J’ai une livre de chicorée à vous offrir’’.                                                   ‘

‘On en a, c’est tout ? Vous dîtes que vous êtes breton…et de quelle région ? Vous crevez de faim à Paris… Eh bien, fallait rester ici !’’ (La fable de La Fontaine).

Des bretons : faire cela, à moi, un compatriote… Enfin, c’est comme cela, la vie !

 

Quelques temps après, ma femme y va seule. Je lui avais donné ma ration de cigarettes et une boîte de graisse mécanique.  Donc, là voila partie à Quimper, pour battre la campagne, mais elle n’a rien trouvé.                                                                                

 

Seulement, dans le train du retour, entre Versailles et Paris, avec un voyageur, elle a eu une livre de beurre, en échange de mes quatre paquets de cigarettes. Et dans la nuit, elle a trouvé deux poux dans sa chemise.                                                      

Voilà, ma belle Bretagne, ce qu’elle me rendait !                                                                           

Ce sont des misères que l’on n’oublie jamais.

Les vrais résistants leur ont donné leurs châtiments, car eux, n’étaient guère mieux reçus que nous. Alors, ils n’ont pas eu la mémoire courte. A la libération, ils ont réglé leurs comptes.

Comme je l’ai dit déjà, la justice arrive par fatalité.

« Bien mal acquis ne profite jamais ».

 

L’honnêteté n’est pas une vertu, c’est un devoir !                                                                          

C’est ce qu’on avait appris à l’école … Pourtant, je n’y suis pas allé longtemps !

 

 

Le gâteau de Déportés

Je ne suis pourtant pas difficile sur la nourriture car, pendant l’occupation, mon estomac m’a tiraillé, comme beaucoup de monde.                                                                 

Cependant, je me rappellerai toujours du soi-disant gâteau que ma femme avait confectionné avec de vieilles croûtes de pain.                                                                                                                

Elle s’était donné du mal.                                                                                                        

Elle avait fait tremper les croûtes puis, les avait malaxées à la main pour faire un genre de pâtée pour chien. À cela, elle avait ajouté un œuf entier et du lait…oui, du lait ! On a eu cette chance car, pendant la guerre, mes enfants, âgés de quatre et six ans, avaient quand même la carte de lait.                                                                  

Dans la pâte, elle mit aussi un comprimé de saccharine et quatre morceaux de sucre. Une fois passé au four, le gâteau avait bonne mine. Il était de la couleur du pain d’épices.                                                                                                                        

Quand j’en ai goûté un morceau,  j’ai été incapable d’en déterminer le goût qui  était infect. Il sentait à la fois le sûr, le faisandé, le fromage… Enfin, il était immangeable. Un animal non plus n’en aurait pas voulu.     Je l’ai appelé le « gâteau de Déportés », ce qui n’a pas tellement fait plaisir à ma femme…                                                                                                                        

Elle en a mangé un bout ; le reste est allé à la poubelle.  

Au début de l’occupation, tout le monde essayait de faire quelque chose :                                                  

C’était la lutte pour la Vie.

Dans les journaux, on donnait des procédés pour faire de l’huile.                                  

Il suffisait d’acheter du lichen chez le droguiste, de le faire bouillir pendant un certain temps… Mais voilà que ma femme s’est trouvée allergique à  cette odeur.

Pendant des mois, elle avait l’impression d’en être saturée. Inutile de vous dire que le lichen n’a jamais servi dans la salade ! D’avant la guerre, il me restait un quart d’huile de paraffine et un peu d’huile de ricin. Eh bien, tout y est passé…dans les salades !

Je ne pourrai jamais tout dire ce que nous avons supporté…

 

 

 

Privations et Frustrations

Les fumeurs aussi, ont souffert du manque de tabac.                                                                        

J’ai eu des camarades qui ont fumé de tout ; toutes les tisanes y sont passées.  Un de mes compagnons de travail fumait, en fin de compte, des feuilles de topinambours.  Il vint à en manquer. Je lui dis : « Ne t’en fais pas, j’ai des copains au dépôt de Montrouge qui ont un jardin et qui ont des topinambours ; ils m’en donneront ! Je m’étais bien trompé sur mes copains : ils n’ont rien voulu savoir ! Je me suis proposé de payer les feuilles, mais ne voulant pas accepter d’argent de moi, ils ont préféré me dire : « Non, elles sont toutes promises »                                                         

Quelle abomination ! Un nazi m’en aurait données …                                                                        

Les allemands, qui avaient la garde de la carrière de pierres où mon beau-père était employé, à Donge (près de Saint-Nazaire), recevaient des colis d’Allemagne. Par pitié, ils lui donnaient des affaires de leurs colis, soit une saucisse ou un bout de lard.                                                                                                                                                                                                                                                                  

Dans cette carrière, avant la guerre, mon beau-père avait été commandé par les Français ; pendant la guerre, par les Anglais ; après, par les Allemands ; ensuite, par les Américains… Il y a de quoi rire !                                                                                   

En ce qui me concerne, dans mon travail, ce sont les allemands qui ont été les plus corrects. Pourtant, je n’ai pas mieux fait que pour les autres ! Les Américains, eux, quand ils avaient fini leurs repas, faisaient un tas des restes et les brûlaient. Certaines rations n’avaient pas été ouvertes, mais ils les détruisaient quand même. Ils avaient probablement des ordres pour ça. De toutes façons, ils ne faisaient pas de sentiments, n’ayant pas subi dix ans de privations comme nous. A la libération, j’ai essayé de parlé avec eux, mais j’ai dû mal tomber... Il y en a un qui m’a dit : « Perl mon cul, mon tête est malade » Il avait dû l’apprendre par cœur. Devant ma bobine, il s’est mis à rire à en avaler son chewing-gum. Je lui ai répondu : « Wil you quisse mail has ». Moi aussi, j’avais appris ça par cœur, mais je crois qu’il n’a rien compris, c’était de l’anglais et il a continué à se dilater. C’était aussi ma première et ma dernière interview avec les Américains.                  

Vous allez penser que « j’en ai » après tout le monde.                                              

Je dirai simplement que nous n’avons pas besoin de ces étrangers pour nous conduire dans la vie.                                                                                                                 

S’ils nous ont libérés, il en dépendait aussi de leur existence, car Adolf Hitler, tôt ou tard, aurait débarqué en Amérique, s’il avait vaincu l’Europe.                                             

C’était son programme : être maître du Monde.

 

 

 

Chance

Il faut reconnaître que la chance existe, mais aussi la fatalité.                      

Je crois que dans cette guerre, j’ai eu de la chance car, en y pensant, j’aurais pu être déporté ou fusillé, comme tant d’autres.                                       

Plusieurs fois, même involontairement, j’aurais été compromis.                                                 

Voici une autre histoire, que j’ai vécue :                                                                   

Durant deux nuits, j’ai dormi, sans le savoir, sur un dépôt d’armes : fusils de chasse,  fusils de guerre, grenades et cartouches…                                     

Ceci se passait chez une cousine, en Bretagne. Les allemands avaient fait des sondages sur la côte, pour se rendre compte de la réaction de la population, en cas de débarquement -ceci est vrai-                                                                                            

Pour commencer mon séjour, je me jetai dans la gueule du loup. Je me rendis d’abord chez mon frère Jean-Baptiste, à Creach Guénou, près de Plomodiern. Connaissant la région, pour éviter de rencontrer les allemands car la zone était interdite, l’idée m’était venue de suivre le bord de mer. Je descends donc la route en vélo. Je débouche à la côte, en plein sur une batterie de D.C.A. Je fus surpris…et eux aussi ! Ils faisaient cuire des moules, à côté d’une tente, dans les rochers. Ils me regardèrent d’un air interrogateur. Je gardais mon peu de sang froid (qui était plutôt chaud) et je continuai d’avancer le long de la plage. De temps à autres, j’essayais de regarder discrètement derrière moi. Aussitôt que j’ai pu retrouver un chemin,  je quittai la plage car j’avais aperçu un autre poste de D.C.A. un peu plus loin.

 

Arrivé chez mon frère, je lui raconte l’affaire.

Il me dit : « Tu as eu de la chance qu’ils ne t’aient pas contrôlé. Il y a deux jours, ils ont abattu un avion, tué deux parachutistes, mais le troisième, ils l’ont perdu dans la nuit. Alors, tu penses, ils le cherchent toujours ! »

Eh bien, moi qui étais habillé complètement en tenue de chars anglais, en noir…vraiment, tout y était … avec les marques d’origine encore cousues ! J’avais eu ces vêtements en 40, après le départ des Anglais du camp de Prinquiau, près de Saint-Nazaire.

Mes parents les avaient pris avant l’arrivée des allemands.

Enfin, toujours la chance !

 

Les Fritz de la plage de Sainte-Anne n’avaient probablement jamais vu un anglais en tenue de char.

A Paris, j’allais au travail avec ces habits.

Je crois que mon arrestation n’aurait pas fait de doute, d’abord, j’étais en zone interdite…et pour ces vêtements anglais, ils ne m’auraient pas cru.

Vous allez penser : pourquoi mettre une tenue anglaise ?                                 

Pendant l’occupation, l’habillement, c’était comme le reste, il n’y avait plus rien. On mettait ce qu’on avait.

Mon beau frère, qui était prisonnier, était bien content d’avoir des vêtements allemands, sinon, il aurait été nu.

 

Maintenant, la seconde affaire, qui va expliquer les fusils sous le lit.

(Celle-là, je ne l’ai comprise qu’après le départ des allemands).

 

Deux officiers allemands s’étaient présentés dans une ferme que je connaissais bien :

- « Cher Monsieur, nous sommes des anglais parachutés cette nuit, pouvez-vous nous aider ? Voici nos papiers, en Français, et voici notre ordre de mission. Vous voyez, nos armes sont anglaises ».

 

Le fermier leur dit : « Je ne peux rien faire sans consulter le maire ».

 

L’un des officiers, dans un français impeccable :

- «  J’espère que vous n’allez pas nous dénoncer aux Allemands ! ».

 

Le fermier alla trouver le maire qui, après interview, lui dit : 

- « Si vous êtes sûr que ce sont des anglais, au nom de la Résistance, donnez leur tout ce qu’ils demandent ».

 

Quel malheur ! Tous les deux ont été arrêtés et déportés. 

Le neveu de ma cousine, qui était clerc du maire et notaire à la fois, transporta les armes, la nuit même de l’arrestation. Il les cacha dans une remise, chez ma cousine, redoutant une perquisition très poussée des locaux du notariat.

Le tout était sous le lit où j’ai dormi. 

Ma Mère, qui avait une maison sur la route de Saint-Nazaire, a été perquisitionnée maintes fois, toutes les nuits après le commando de Saint-Nazaire et il fallait ouvrir vite, sans quoi ils auraient tout cassé.

 

 

LA LIBÉRATION DE PARIS

 

A la Libération de Paris, côté banlieue sud, les premiers jours prenaient une figure dramatique. Cette situation, sans l’intervention du gouvernement provisoire de la République, devenait une nouvelle terreur de 1793. Elle s’installait rapidement. On exécutait des gens sans jugement. Le peuple, sans commandement, était maître. N’importe qui pouvait, sur une simple dénonciation, faire abattre quelqu’un ; il lui suffisait de trouver un combattant, de lui dire « Celui-ci est un collabo » ou bien « Celle-là a couché avec un allemand »… et justice était faite !     Il était dangereux d’intervenir, car le même sort vous était réservé.

 

Derrière le fort de Montrouge, côté ‘‘route d’Orléans’’, j’ai vu des chiffonniers accoster un Marine, qui était plutôt ivre et qui avait un colt : « Viens voir à côté, là, il y a des collabos ! »… Il s’ensuivait une exécution.

 

Dans les mairies, on publiait des listes de suspects. Dans l’une de celle-ci, j’ai assisté à une scène comique, qui aurait pu avoir une conséquence dramatique. Sur une liste, il y avait le nom d’un  type. Il s’est trouvé là par hasard. Il s’est mis à gueuler de toutes ses forces :

« De quoi, moi, un collabo ! Qui vous a évité Buchenwald ? »

Il a pris un crayon et a raturé son nom.

L’affaire s’est terminée là, sans suite. Par contre, d’autres, qui étaient certainement innocents, ont payé de leur vie, et souvent des gens qui vivaient dans la crainte, qui ne parlaient à personne. Donc pour l’homme de la rue, qui ne réfléchit pas plus loin, ils étaient suspects, car pour lui, il fallait choisir la bonne carte : pour ou contre, pas de neutralité.

Dès qu’une commune était libérée, le soir même, il y avait un bal populaire. C’était une véritable allégresse ! Les mastroquets sortaient les alcools camouflés, ensuite, les gens grisés passaient au règlement de comptes : le lendemain, à l’aube, on découvrait des cadavres de gens  exécutés, que la Croix Rouge venait enlever.

 

L’INSURRECTION

Un matin, j’étais tout étonné de voir des barricades. Les pavés avaient été arrachés et les gens en avaient fait des murs. Derrière, il y avait une foule, des femmes, des enfants et  quelques hommes. Heureusement qu’il n’y avait pas d’allemands… sinon, quel carnage ! Ces barricades ont tout de même gêné les chars allemands qui descendaient sur Paris. Si un char s’immobilisait, il était à peu près sûr de recevoir une bouteille d’essence enflammée qui y mettait le feu. Les allemands en sortaient (s’ils en avaient le temps) et recevaient des balles, s’ils n’avaient pas mis les bras en l’air. Les munitions explosaient.

Un de mes petits cousins, qui devait avoir quatorze ans, était tout heureux de ramener une prise de guerre : une paire de bottes !

Je lui fis remarquer que c’étaient deux pieds gauches ; un autre doit avoir les deux pieds droits ! Je lui conseillai d’aller les porter aux Invalides…

Sacré René, il en a été contrarié !

 

Quand les Alliés se trouvaient encore à une centaine de kilomètres de Paris, le ravitaillement de la population était réduit à zéro.

Qu’allions-nous manger ? Qu’avions-nous à dire ?

Les cheminots étaient en grève.

Enfin, le chargé au ravitaillement décidait d’installer une cuisine dite roulante, par quartier. Elle distribuerait un repas par jour …

Tenez-vous bien, soit : une cuillère de confiture ou une soupe, c’est tout ! D’ailleurs, j’ai conservé les tickets comme pièces à conviction. Heureusement, les Alliés ont avancé plus vite qu’en 1914, autrement, tout le monde serait mort.

Cependant, nous avons failli y passer.

La situation a été critique pendant trois semaines.

Les gens faisaient leur espèce de cuisine sur les pierres des fenêtres, avec des réchauds improvisés, à papier, à charbon de bois ou aux herbes sèches, puisqu’il n’y avait plus ni gaz, ni électricité.

J’avais quelques légumes dans mon jardin, mais hélas, impossible d’y entrer : les allemands étaient devant, mitraillette au poing.                   

De plus, en tant que cheminot, j’avais des chances d’être coffré comme gréviste – ’’nicht arbetz’’.

Après la Libération, les Fritz n’étaient plus là, mais les légumes, eux y étaient ! Les Fritz étaient remplacés par un piquet de grève, qui, lui non plus, ne m’a pas laissé entrer. Il y avait un gros « c.. » de délégué, qui est encore mon voisin, qui me dit en insistant : 

«Il n’y a pas plus de droit de passage pour des légumes que pour du beurre au cul qui tienne », ce qui fit bien rire les imbéciles qui étaient avec lui.

Dorénavant, c’étaient eux les maîtres. Ils prenaient leurs rêves pour des réalités…mais en attendant, rien à faire pour avoir des tomates !

  

Les F.F.I. ont fait leur apparition, ensuite, la deuxième D.B.

 

Quelques personnes culottées ont eu des boîtes de conserves américaines – les grandes gueules, les grands bras ou les filles qui grimpaient sur les chars en marche, au risque de passer dessous – Quelques jours après, c’était fini l’allégresse. Les rires démesurés étaient remplacés par des grimaces. Le marché revivait de plus belle. La guerre continuait, le ravitaillement était rétabli exactement comme sous l’occupation. Il a fallu, de nouveau, battre la campagne… Rien de changé.      

Ceux qui avaient remplacé les Fritz étaient aussi compétents qu’eux, les prisons étaient, de nouveau, pleines de gens à juger et à exécuter.                 Ils avaient remplacé les Juifs dans les camps qui n’avaient pas encore été rasés, comme Drancy ou Compiègne.

 

Du sang, il fallait du sang !

… Abreuve nos sillons …

Cela n’a même pas suffi.

Il fallait encore l’Indochine…

Et l’Afrique du Nord !

 

ANECDOTES

J’avais fait, dans un hôpital de campagne, un stage de deux mois.

C’était une école normale de jeunes filles, requise et transformée en hôpital militaire de la Croix Rouge, à Lons-le-Saulnier ; on y donnait des soins à des malades ou des blessés légers. En principe, il n’y avait aucune intervention chirurgicale. Mon diagnostic était : «  atteint de tachycardie présentant des risques cardiaques ». Là, j’ai passé un bon moment en attendant le conseil de réforme. Ma femme était autorisée à venir me voir à l’hôpital. J’avais droit à sa visite, même en zone des armées. Elle était donc venue. Une semaine après son départ, une chose stupide devait terminer mon séjour. C’est après que l’on comprend les choses.

J’avais bien remarqué que les infirmières tricotaient, mais nous étions loin, mes deux camarades et moi, d’imaginer ce qui allait nous arriver.

On leur avait donné un coup de mains pour installer l’arbre de Noël qui occupait, à lui seul, toute une salle. On l’avait illuminé, décoré. Était-ce pour nous ? Je n’avais jamais eu de sapin de Noël de ma vie. Nous pensions : « Ils vont recevoir des gosses ! »

Mais tout cela, c’était la surprise !...

Vous comprendrez, après ce récit, que depuis, j’ai horreur des surprises.

 

Enfin, Noël arrive ! Le matin, on nous emmène en ville, au théâtre organisé par la Croix Rouge. A midi, on nous sert un repas de Noël dont le menu se composait de galantine, de fleur de pâté de foie, de dinde à la sauce blanche avec petits pois, de salade, de fromage et de dessert. Comme boissons, du Sylvaner, du vin rouge du Jura et une bouteille de Mousseux pour quatre. Après ce bon déjeuner, on nous donne la permission de sortir en ville. Les malades des autres salles savaient qu’ils devaient rentrer à dix-sept heures, seulement, à nous, les infirmières ne nous avaient pas avertis. Tous les trois, nous partons donc gaiement en ville, comme chaque dimanche. Nous faisons notre billard, nous buvons un coup de blanc et ensuite, demi-tour pour le souper de dix-huit heures.

En arrivant dans la cour de l’hôpital, entendons de la musique de jazz. Dans le grand réfectoire, il y avait un orchestre avec accordéon. Nous montons les quatre marches du vestibule et regardons dans cette salle. Tous les malades étaient là, sauf nous, bien entendu ! Sur notre table désertée, trônaient des assiettes de gâteaux et une bouteille de Mousseux.

Nos deux infirmières nous fusillèrent des yeux, puis, le capitaine gérant l’hôpital nous dit : « Allez vous mettre en tenue de chambre et revenez rejoindre vos camarades ici ».

En arrivant dans notre chambre, nous comprenions tout ce qui s’était passé. Sur nos lits, un paquet était attribué à chacun. La distribution avait été faite en présence de ces dames de la Croix Rouge qui, maintenant, se trouvaient dans le réfectoire. Mon camarade Legal, de colère, shoota dans sons colis comme avec un ballon, en proférant des injures.

La crise passée, nous descendîmes occuper nos places. Nous avalâmes nos desserts à contre cœur. Après cela, nous boudâmes le repas du soir.

Ce qui était arrivé n’était pas de notre faute !

Le lendemain, au petit déjeuner, nos infirmières nous dirent sèchement « Bonjour » et ajoutèrent : « Merci pour l’affront d’hier. Le capitaine veut vous voir dans son bureau à neuf heures… »

Nous voici tous les trois dans son bureau ; le ’’pitaine’’ avait toujours l’air aussi furieux. Au bout d’un moment, il nous demanda : « Avec quelle permission êtes-vous sortis, hier ? ». Nous répondîmes ensemble : « Aucune, mon capitaine, nous pensions que nous avions quartier libre, comme le dimanche ». Après cette réponse, il fut impossible, pour nous, de dire un seul mot ! La directrice, qui était là, ajouta : « Si vous aviez mieux ailleurs, il fallait nous le dire ! ».

Enfin, le capitaine ordonna à la dactylo : « Faîtes-moi une lettre pour le Commandant de la place de Lons, lui demandant une visite spéciale pour ces trois individus et, s’ils n’ont rien de grave, retour immédiat en ligne ! » « Et maintenant, rompez ! » lance-t-il en notre direction.

Plus tard, nous passâmes en conseil de réforme. Moi, je fus classé ’’service auxiliaire’’ et envoyé chez moi pour dix jours de convalescence.

Ce n’était pas généreux pour deux mois d’hôpital. Le capitaine m’a tout de même possédé, mais pas tout à fait comme il l’aurait voulu…

                                                                                                                            

Mon départ de Lons-le-Saulnier : Je fis mes adieux à mes camarades de chambre. Legal et Manevy m’accompagnèrent à la gare. Nous avions vécu si longtemps ensemble que nous étions devenus des frères et nous nous entendions parfaitement. Eux, ils devaient être transférés ailleurs, pour des examens complémentaires, le conseil de réforme avait annulé la décision. Je leur promis de leur écrire et de garder un bon souvenir d’eux. Je le fis et ils me répondirent.

Maintenant, je pense souvent à eux. Ils ont été de vrais copains dans ma vie et cela ne s’oublie jamais. Je suis sûr qu’eux aussi, ils pensent à moi. Je leur avais dit adieu, donc, nous nous reverrons au ciel.

Dehors, il y a moins dix degrés, ce qui faisait trente degrés de différence avec l’hôpital. C’est en gare de Mouchard, au changement de train que j’ai attrapé une bronchite. Quand je suis arrivée à Argenteuil, j’avais la tête enflée.

Dans cet hôpital, il s’est quand même passé une anecdote à la fois risible et tragique. La voici :

Vers le quinze décembre 1939, mon camarade Legal reçoit un avis de la gare de Lons, l’invitant à venir retirer un colis de cinq kilos qui lui était destiné. Enthousiasmé par cette bonne nouvelle, il nous pria de l’accompagner pour aller chercher le fameux paquet. Nous voici à la gare, le colis avait bonne apparence. Il était cousu dans une toile forte, comme prévu en temps de guerre. Content, il donna un pourboire.  Que pouvait-il y avoir dedans ? On se régalait à l’avance. Arrivés dans la chambre, mon ami commença le déballage. Stupéfaction ! C’était du véritable fumier.

Les raisons ? Dès les premiers jours de la guerre, Legal avait demandé à sa femme de lui envoyer un pantalon car le sien se trouait. L’armée n’en n’avait plus de sa taille.

En ce moment, il n’en avait toujours pas de neuf et souvent, il reprisait même le sien.

Donc, en 39, sa femme lui avait fait un colis, avec un pantalon, auquel  elle avait joint des poires, des livres, des gants de peau fourrés, des biscuits et ce qui avait dû être du chocolat. Malheureusement, mon ami avait changé quatre fois de résidence et le colis n’arrivait jamais à le rattraper. Il récupéra tout de même deux boîtes de sardines. Le reste, il le jeta au tas d’ordures.

Il était furieux de ce gâchis.

                                                                                                               

Moi, je partis, pour rire cruellement à mon aise de sa mésaventure … (Le colis avait mis trois mois pour arriver).

 

 

FANTÔMES ET MYSTÈRES

En 1957, j’achetai, à Lesparre-Gironde, au lieudit ’’ Caillou’’, une maison en ruine, dont une demi-toiture était effondrée et l’autre côté qui ne valait guère mieux. Avec les deux portes écroulées et l’unique fenêtre sans vitres, cette maison vétuste m’en a fait voir de toutes les couleurs. Je dirai que quelquefois, j’ai pleuré de désespoir. Pendant huit ans, j’ai travaillé pour la payer et pour la réparer. Toutes mes heures de repos et mes vacances y sont passées. J’ai travaillé seul, sans soutien, tout cela dans l’espoir d’avoir un chez-moi pour la retraite.

Cette maison a réveillé en moi, pendant quelques mois, le souvenir du « Fantôme breton ».

Cette maison en ruine était devenue l’habitat des araignées. Ce n’était que des toiles partout… et des souris … et des chouettes et qui sait peut-être… d’un fantôme…

Cette maison avait deux pièces, à droite, à ciel ouvert, à gauche, un toit qui pissait de partout. Mes premiers travaux ont été d’enlever les toiles d’araignées, de sortir une chouette, de réparer la fenêtre et la porte. Ensuite, j’ai installé un lit de camp dans un endroit où il ne pleuvait pas et je dormais-là, seul dans les bois, au cœur de la nature. Mais à chaque séjour, j’étais sérieusement incommodé, embêté par des bruits de toutes sortes.

 Je n’avais pas peur des bestioles.

J’entendais des souris.

 

 

 

Il faut cependant mentionner qu’il existe des choses surnaturelles.

 

Pour nous, ce ne sont que des phénomènes inconnus de nous, qui sont, soit chimiques, soit électriques.

J’ai eu la chance d’apercevoir des phénomènes plusieurs fois dans ma vie et certains m’ont choqué.

Il n’est pas facile d’en parler  car il faut le prouver et comme cela ne se représente jamais deux fois, on risque de passer pour un menteur où un malade. De toute façon, si vous ne me croyez pas, je vous aurai au moins distrait un moment.

A l’âge de six ans, je me rendais chez un camarade de mon âge pour m’amuser. Je me trouvais dans un pré, bordé, sur la droite, par des pins, quand soudain, « Il » passa près de moi, dans un bruit d’ailes :

Un Saint ou une Sainte, à une vitesse comparable à un vol de pigeon.

Le Saint était de grandeur d’homme. Je l’ai suivi des yeux sur une longueur de trente à quarante mètres. Ce phénomène a disparu subitement comme une chose consumée. Les couleurs étaient, rouge en haut et bleu horizon en bas. Pour moi, c’était un ’’être’’ !

Je n’allais pas encore à l’école, mais à l’Église, j’ai reconnu ma Sainte : la statue de la Vierge, avec deux grandes ailes.

Toute ma vie, j’ai pensé : « C’était peut-être une sainte qui ne s’est pas méfiée d’un enfant et qui est passée à côté.

Je pourrais montrer l’endroit, en Bretagne, à  Quémeneven.

Au fait, peut-on prouver que les saints, les saintes, les anges n’existent pas ?

 

 

Autre phénomène 

 

Il m’est arrivé, une fois, de prendre une décharge électrique, à me faire peur affreuse.

Je marchais dans la cour d’un fabricant de monuments funéraires à Montrouge. Le sol était en terre. J’avais les bras ballants. Après la décharge, j’ai pensé : «  J’ai touché un fil électrique, ou un fil de fer en contact avec une source électrique ». J’ai regardé, il n’y avait rien. J’ai risqué, à nouveau, de repasser exactement de la même façon. Je n’ai senti rien d’autre que la douleur qui était restée de la première fois.

Ce n’était pas non plus un effet orageux : il faisait beau.

Enfin, mon bras droit, pendant plus d’une heure, gardait le souvenir d’un coup de bâton.

Plus tard, j’ai ressenti des décharges électriques ailleurs.

On m’a dit : « C’est une luxation d’un nerf !

 

Il m’est arrivé aussi d’entendre que l’on m’appelait.

Cette chose est arrivée à bien d’autres personnes. Seulement, on ne l’entend qu’une fois. 

Médicalement, on donne des  explications à ces phénomènes, mais elles sont hypothétiques. C’est comme quand on dit : « Un cheval voit grand comme cela et d’autres bêtes voient à trente kilomètres ». On suppose qu’on n’a jamais regardé avec leurs yeux.

 

La Médecine, la Science, admettent qu’il y ait des phénomènes, mais elles n’admettent point les phénomènes mystiques.

 

FIN de  la partie I

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